La Pelle du fossoyeur
Raphaël Martin
N’entends-tu pas à l’aube la litanie brumeuse du forçat des brouillards? Passe ton chemin, renard des cimetières, les cris de mes vieux os de ferraille auront tôt fait de t’ennuyer. Au jour levé, je sonne le tocsin d’un notaire. Le soir, c’est le dernier soupir d’une putain que j’enterre. Combien d’anciens vivants ai-je ainsi alignés au cordeau de ces tristes allées?
Ô visages tordus, je vous ai trop vus! Tant et tant qu’une fois ma besogne achevée ne me viennent aux joues que des perles de rouille et des larmes de boue. C’est ainsi seulement que je prie pour vous.
Je ne suis qu’une vilaine pelle, esclave du fossoyeur qui hante cet endroit. Comme je hais ces mains noirâtres qui, dans l’air encore acide du matin, traînent ma pauvre carcasse pour me prendre à revers et me casser les reins! Et qu’ai-je fait pour qu’on me jette au travers d’un talus à l’heure où les pleurs se sont tus? Pourquoi n’ai-je droit, moi, qu’au linceul pourri des herbes du fossé? Ah! je voudrais trancher en deux le diable qui fit de moi son instrument, qui ne m’a rendue pelle que pour achever l’ouvrage de sa faux! Comme j’aurais préféré arrondir mes vieux jours aux ordres d’un marmot, au bord d’un océan qui mange le fer des vieux outils et boit le sable des châteaux.
Au sortir des forges de Vulcain, ma vie avait pourtant bien commencé. Brillante, bien joufflue, je paressais au rayon d’un forain. Cela ne dura qu’un temps. Un apprenti jardinier fit de moi sa propriété. Le jeune homme était de nature légère. Il me couchait au chaud dans sa remise, caressait mon tranchant au bord de sa chemise. L’ingénu riait de m’appeler sa belle quand il était enrhumé. J’ai fini par l’aimer. À l’ombre bienfaisante de son chapeau de blé, nous avons retourné le sol de nos campagnes. Nous volions de jardin en verger, de pépinière en potager, nous travaillions tant et si bien qu’un jour nous parvînmes au faîte de notre renommée. Une comtesse nous y cueillit à point nommé et nous embaucha au chevet des fleurs de son palais.
Ah! la belle aventure! Rien moins que six valets pour ma seule personne! Tous les matins, j’étais brossée, lustrée, affûtée avec le plus grand soin. Et, quand j’étais bien apprêtée, je trônais en déesse au flanc de mon roi paille, tiré par six chevaux. Souviens-toi, jardinier, la mélodie rieuse que chantait au soleil ma voix de châtaignier. Chaque bourgeon éclos célébrait notre noce. Camélias, bleuets, giroflées valsaient à la cadence de tes coups de talons. Mon tendre amour, combien de révérences leur fis-tu, appuyé à mon bras? Oh! toi qui me faisais la vie belle, nous vivions trop heureux et nous étions bien sots! Nous n’avons pas su voir les nuages sinistres qui s’amoncelaient aux remparts du château.
C’est ainsi que les mélodies sucrées de ce paradis se sont éteintes sans crier gare, à la saison où percent les fleurs de souci. Un tintamarre grotesque et plein d’acier a traversé les grands murs, couché les herbes folles et livré à l’enfer les âmes végétales de ce jardin secret. On crut d’abord à une mascarade du marquis d’à côté. Mais ce prince trop usé, qui faisait autrefois plus de fêtes qu’il y a de jours dans l’année, n’avait plus le sou ni le cœur à entretenir des invités. Non, ce n’était pas de carnaval qu’il s’agissait. Ce tonnerre fatal sonnait l’entrée en lice des seigneurs de la guerre. En quelques heures à peine, l’armée visqueuse de ces géants brutaux a envahi nos fossés et enfoncé la grille du palais. Elle a jauni le vert de la pelouse, brûlé les terres, consumé les bourgeons de nos tendres pensées. Puis, elle t’a englouti, toi, mon beau jardinier, dans son flot de nausée. Ton chapeau d’infortune a servi de mouchoir au général en chef de ces épouvantails.
Ô dieu qui nous faisais la vie belle, nous vivions trop heureux et nous étions bien sots. Fallait-il pour autant que tu livres notre amour en pâture aux corbeaux?
Sache, mon jardinier, qu’on m’emmena moi aussi suer au front des militaires. À chacune de leurs batailles, j’ai creusé mille trous à leur taille. J’ai percé des tranchées où s’écoulait le jus des armées en campagne. Et lorsque les fusils ont perdu la raison, faute de munitions, on s’est servi de moi pour terminer l’ouvrage. J’ai hurlé à la mort, je n’étais qu’un otage, on m’a prise en renfort. On a tranché des gorges au fil de mon rebord, achevé des blessés d’un poinçon aux entrailles. Chiens, femmes, fils de paysans, tant d’innocents brisés sous mes coups de ferraille. Combien de braves gens ai-je arrachés à leur maison pour les remettre en terre? Le goût de leur sang a rongé ma jeunesse et usé mon tranchant. Et, quand il n’est plus resté aucun vivant assez jeune, pour seule récompense de cette ignoble carrière on m’a condamnée aux travaux forcés du cimetière.
Ô mon premier amant, me reconnaîtrais-tu labourée par le temps? Peut-être es-tu de ceux que les armes ont fait taire? J’ai trop martelé mon désespoir contre les cailloux silencieux, j’ai trop souffert. À présent les oiseaux du passé se sont tus, la mort m’est due. Chaque jour j’espère que mon vieux bois éclate sous la charge maudite de ces graviers morbides. Que ma tête se casse au coin d’une pierre plate, le temps d’une étincelle; qu’on donne l’oraison de la maudite pelle, qu’on la mette au rebut! Et qu’on n’en parle plus.
© Raphaël Martin: paru dans La Rumeur des choses publication du DESS d'Édition de La Sorbonne, mars 2004. FESTIVAL LA RUMEUR DES CHOSES sur Pleutil du 18 au 26 mars
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